Techniquement l’ICO ban reste une tâche très compliquée.

 

Dans les derniers mois, des craintes plus ou moins justifiées se sont installées dans le monde crypto suite à des nuages arrivant de l’Est.

Le gouvernement chinois a mis en place (septembre 2017) une politique restrictive au regard des crypto-monnaies avec deux mesures concrètes : la fermeture des crypto-échanges et la suspension des ICO sur le territoire chinois. D’autres sont peut-être aussi en route comme l’interdiction de faire du mining via des ordinateurs basés en Chine.

De son côté, la Corée du Sud a aussi banni les ICO, les Etats-Unis, le Canada et Singapour ont rappelé que certaines ICO peuvent être classées comme securities, la Grande-Bretagne s’est penchée sur le phénomène, tandis qu’en Suisse la FINMA a déclaré que certaines ICO ne respectent pas la réglementation relative à la lutte contre le blanchiment et le terrorisme. 

Et voici qu’en France l’AMF vient de s’exprimer sur le sujet. Son président a affirmé que les ICO n’ont pas de statut juridique dans la législation actuelle et exhorte les autorités européennes à prendre rapidement des mesures pour classer juridiquement les ICOs dans l’UE.

« L’idée n’est pas d’interdire absolument toutes les ICOs … mais d’étudier la pertinence de différentes formes dans un contexte innovant. »
a ajouté le porte-parole Franck Guiader.

Il me semble que dans les discussions autour de la régulation qui sont passées un peu partout, il manque une pièce importante du puzzle. Personne n’a soulevé avec assez d’emphase le caractère  réfractaire à la censure d’une blockchain.

Nous allons voir dans ce post pourquoi l’interdiction et/ou la régulation d’une activité blockchain (et donc à fortiori des ICOs) risquent d’être bien plus complexes que, par exemple, celles du téléchargement en peer-to-peer  qui avait donné lieu à la loi Hadopi. Une loi pourtant restée dans les faits, largement inefficace.

Rappel: ce blog étant technique, ma position n’est pas du tout politique, libertarienne ou autre. Je veux juste examiner les facteurs techniques qui entrent en jeu pendant des échanges blockchain. Le but étant d’analyser la décentralisation intrinsèque des crypto-monnaies à la lumière des interdictions auxquelles elles peuvent être soumises. Et qui dit décentralisation dit difficulté à réguler, comme nous enseigne Hadopi.

Comment un Etat peut-il s’y prendre pour interdire une ICO, le mining  ou l’utilisation de crypto-monnaies ?

Essentiellement de deux manières:

  • la voie législative: des lois restrictives avec de lourdes amendes à la clé
  • la voie technique: via des verrous et des contrôles imposés au trafic web national.

La Chine est très forte sur ce deuxième point, vu qu’elle possède un  pare-feu géant capable de filtrer massivement et de blacklister potentiellement tout site web, national ou étranger. Sans parler du contrôle strict exercé sur le FAI. C’est pourquoi, le fait qu’elle soit la première nation qui tente d’interdire les cryptos est à la rigueur un test significatif: si la Chine n’y arrive pas, peu de chances que d’autres y parviennent…

Imaginons maintenant plusieurs scénarios restrictifs.

Le gouvernement interdit les ICO aux sociétés

Une solution évidente pour contourner cette mesure existe et est très simple: le caractère mondial et ubiquitaire des projets blockchain fait que le résultat ne dépend pratiquement jamais de la localisation géographique de la société qui la lance. Une société chinoise peut donc lancer son ICO à partir d’un autre pays.

On risque néanmoins de voir se former trois types d’ICO:

  1. Celles autorisées, avec KYC, AML… en règle  avec la législation d’un pays ou groupe de pays, comme l’UE
  2. Celles légales dans un nombre limité de pays qui restent très permissifs (des îles paradis des ICOs)
  3. Eventuellement, des ICOs sauvages et parallèles, considérées hors-la-loi pratiquement par tout le monde.

Le problème est que si des lois trop sévères peuvent pousser vers les ICOs sauvages, des lois trop permissives peuvent donner des ICOs officielles mais sauvages de facto. Le tout étant de trouver le bon équilibre.

Par ailleurs une normalisation KYC est souhaitable parce que elle pourrait drainer l’argent des institutionnels.

Le gouvernement interdit la participation ICOs aux particuliers.

C’est déjà le cas des USA, mais les particuliers moins scrupuleux pourraient éventuellement adhérer et payer leur tokens ICO en passant leurs bitcoin dans le filtre d’une monnaie opaque, comme Monero. Le passage Bitcoin -> Monero -> Bitcoin peut, si bien fait, rendre anonyme la sortie, ce qui permet in fine de ne pas laisser de traces.

On pourrait aussi utiliser des méthodes d’anonymisation comme CoinJoin.

Le gouvernement interdit le mining des cryptomonnaies

Dans ce cas, deux conséquences:

1) Une bonne nouvelle: le bitcoin va être moins centralisé si les énormes mining-pools chinois perdent beaucoup (voire toute) leur influence

2) Le protocole bitcoin qui est très bien conçu va réajuster la difficulté de son PoW pour prendre en compte le chamboulement dans la distribution du hashing-power. Il est clair que dans l’idéal, la meilleur PoW est la plus distribuée possible et à la limite on pourrait même imaginer le retour d’un peu de CPU mining.

Cela dit, il faut savoir que depuis 2012 le mining BTC ne cesse de se décentraliser.

 

 

Le gouvernement interdit les crypto-exchanges 

Prenons le cas le plus difficile, celui de la Chine. Les plateformes d’échange crypto situées à l’étranger restent accessibles aux Chinois à condition de traverser indemnes leur pare-feu géant, le GFW. Pareil pour les sites comme ShapeShift, Changelly… qui permettent des échanges cross-cryptos instantanés. Ces plateformes d’échange sont centralisées et constituent de ce fait un single-point-of-failure.

Mais des alternatives décentralisées existent et prennent de plus en plus d’ampleur.

Alternative blockchain n° 1: Le jeudi 14 septembre 2017, en pleine alerte China-Ban, le DEX de BitShares a battu son record historique en nombre de transactions journalières. La relation de cause à effet est vraisemblablement établie.

Si le gouvernement peut interdire à une société chinoise de proposer un service d’échange/market-maker pour cryptos sur le territoire et blacklister les échanges à l’étranger, il ne peut pas grand chose contre les crypto-échanges décentralisés qui ne passent pas par un portail web, ne tombent pas sous la juridiction chinoise et de surcroît n’ont pas vraiment d’entité juridique (tout comme le bitcoin).

Voici, si cela vous intéresse, le guide pour utiliser le DEX bitshares.

Les plateformes d’échange chinoises comme OKCoinBTCC…  peuvent bien entendu, migrer hors des frontières nationales, migration qui d’ailleurs est déjà en route.

Chinese Exchange to Launch Platform Based Outside of the Country

Alternative blockchain n° 2 : De plus en plus de blockchain (BTC, LTC, DECRED…) implémentent la technologie Lightning Network. Un des avantages remarquables de cette innovation est la possibilité de faire des échanges cross-chain. Pourvu que les chaînes utilisent la même fonction de hachage cryptographique, il est possible de faire des transactions entre blockchains sans la présence d’un intermédiaire third-party.

Cela signifie qu’on pourrait imaginer une évolution de la techno qui permette d’effectuer un versement ICO en déplaçant de l’argent d’un réseau peer-2-peer à un autre, sans passer par des intermédiaires et sans laisser d’autres traces que celles internes aux blockchain impliquées. Comme on le fait aujourd’hui pour les test de trading décentralisé, seulement on recevrait des tokens pendant le swap.

Vous pouvez lire cet article pour en savoir davantage.

Bitcoin-Ethereum Atomic Swap Code Now Open Source

Le gouvernement interdit l’utilisation des cryptos.

Mais la Chine pourrait aller plus loin. Supposons que les autorités interdisent l’utilisation pure et simple du BTC et de n’importe quel alt-coin sous peine de lourdes amendes. Face à cette menace très dissuasive, les particuliers auraient une première solution appartenant au vieux monde centralisé: tenter de se cacher derrière une VPN ou derrière Tor. Seulement, qui dit VPN dit aussi souvent confiance dans un acteur tiers. La Chine pourrait blacklister les url des VPN ou pire, finir par obtenir la liste des gens qui échangent des bitcoins par du hacking ou en offrant un irrésistible pot de vin à des fournisseurs VPN à l’autre bout du monde. Oui, les VPN actuels sont aussi des single-point-of-failure.

Il se trouve que la blockchain propose en interne une alternative aux VPN classiques: le projet MYSTERIUM. Mysterium est un projet VPN décentralisée basée sur un mix de technologie pure blockchain (ethereum, smart contracts, state channels…) qui permet à quiconque de louer une partie de sa bande internet inutilisée pour fournir une connexion sécurisée à d’autres membres qui en demandent. Le projet en cours de dev va créer à moyen terme un marché VPN collaboratif orchestré par la blockchain et alimenté par les micro-paiements.  Moins cher par construction et en concurrence avec les big du secteur, Mysterium présente plusieurs avantages :

  • Le focus est sur les participants au réseau et non pas sur une société
  • Les données privées sont décentralisées, aucune troisième partie ne peut y accéder
  • Une concurrence parfaite qui établit en dynamique le prix le plus équitable
  • Des micro-paiements décentralisés.

Plus d’informations dans le whitepaper ou dans la vidéo officielle :

 

Le gouvernement interdit carrément Internet

Imaginons maintenant le cas extrême. Supposons que la Chine, plutôt que de voir un seul BTC transiter chez elle préfère éteindre complètement l’Internet par un contrôle et une censure globale.

Dans ce cas, il existerait aussi une solution blockchain qui … viendrait du ciel. Résultat de recherche d'images pour "bitcoin parachute"

Si le matériel informatique et les appareils électroniques coûtent de moins en moins cher, cela est aussi vrai pour les satellites. De ce fait, une société moyenne peut aujourd’hui lancer son propre réseau satellitaire et inonder la planète d’ondes qui proposent sa prestation.

C’est ce que fait Blockstream Satellite, le premier service planétaire qui va (bientôt) diffuser la blockchain Bitcoin en temps réel à partir de ses propres satellites. Avec ce service, tout le monde aura bientôt un accès gratuit au réseau Bitcoin, dans n’importe quel coin du monde, y compris les quatre milliards de personnes actuellement non connectées à Internet, faute de disponibilité ou d’accessibilité financière.

Lancé le 15 Août, Blockstream Satellite est déjà disponible dans les deux tiers de la masse terrestre et atteindra une couverture mondiale – pour tous sur la planète – d’ici fin 2017. Vous pouvez monitorer ici l’étendue de la couverture. Ce réseau est techniquement centralisé mais il peut être très utile comme solution de secours en cas de panne/absence de connexion Internet, y compris naturellement en cas de censure.

Actuellement, le système est one-way mais c’est prévu qu’il devienne bidirectionnel avec le temps. Pour l’instant il fournit un moyen de recevoir de nouveaux blocs et de s’assurer que les nœuds restent synchronisés (avec une latence supérieure au net). Les transactions peuvent être quand même envoyées en utilisant d’autres canaux de communication tels que SMS ou les services Internet par satellite conventionnels. Comme les données d’une transaction sont très petites, leur latence via satellite ainsi que leur coût supplémentaire restent négligeables.

***

Qu’on le veuille ou pas, il me semble que le Bitcoin a cassé le paradigme et dépassé le point de non retour. Encore une fois, ma position n’est pas politique mais le fruit d’un raisonnement strictement technique: je pense que le régulateur, qui avait déjà échoué face au cas (relativement simple) du download p2p, va vraiment avoir du mal à arrêter l’avancée de la technologie la plus dynamique de tous les temps. Réguler une blockchain est au moins de deux ordres de grandeur plus difficile que d’imposer le respect d’une Hadopi.

Une percée technologique qui est capable de sortir du chapeau en 1 ou 2 ans des avancées comme les State-Channels, les Atomic-Swap, Mysterium ou Blockstream est à mon sens déjà inexorable.

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  • L’arrivée du protocole e-mails a fait qu’on écrit 1000 fois plus à nos contacts et 1000 fois moins de lettres à la main.
  • L’arrivée du protocole Internet a fait voyager l’information en forme de paquets TCP accessibles à quiconque. Ainsi, deux jeunes talentueux peuvent écrire/interpréter une chanson chez eux, la diffuser partout gratuitement et éventuellement avoir un nombre de vues YouTube tellement élevé que leur album finit par se vendre sur Tunes ou Amazon . Avant, c’était le monde au ralenti des promoteurs et des intermédiaires…
  • La blockchain va faire voyager l’argent sous forme de paquets TCP et la finance subira inexorablement le même sort que le contenu multimédia.

Pour arrêter de penser avec le vieux monde, il faut donc arrêter de penser au software qui gère de l’argent. On est à la phase suivante: l’argent contient son propre software,… mieux, il est son software.

Ma prédiction est simple: le monde financier va tellement changer avec les cryptos que, à moyen terme, ça n’aurait plus vraiment de sens de parler de réguler comme on le fait aujourd’hui.  De la même manière qu’on ne parle plus de droit d’auteurs à présent comme on le faisait dans les années ’80.

Les acteurs financier finirons par faire beaucoup de compromis, tout comme ont appris à le faire les producteurs de contenu. Pour les artistes c’est normal d’avoir un clip gratuit sur Youtube parce qu’il est trop facile pour l’internaute de produire et diffuser lui-même du contenu, c-à-d de remplir de centaines de paquets TCP et de les répandre partout dans le monde.

Puisque on va de plus en plus pouvoir remplir les paquets TCP avec des crypto-transactions, les acteurs financier trouveront aussi normal des nouveaux modes d’échange et des nouvelles normes. D’autant plus que les paquets TCP des blockchain son beaucoup plus …glissants.

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Comment les gouvernements vont-ils réagir à ce changement radical ?

Je pense que les Etats vont avoir des réactions très différentes. Certains comme la Chine ou la Russie  vont peut-être instaurer un bras de fer. D’autres comme Mario Draghi ont déjà avoué, au nom de la BCE, n’être pas en mesure de contrer le bitcoin.

Dans les deux cas, à mon avis, il y a une même raison de fond: le système monétaire actuel, alourdi et vieillissant, ne fait pas le poids face à une vraie monnaie. Et d’ailleurs, si le Bitcoin n’était pas supérieur au monde des monnaies FIAT les Etats ne chercheraient pas à l’imiter.

Dans les deux cas, l’issue à long terme sera la même. Le bitcoin et les cryptos vont passer tout simplement parce qu’ils sont imparables et inévitables.

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